Conversations vaccinales (46) : Verlaine
Paul Verlaine, vieux, pauvre, malade, aurait lu votre histoire en tremblant un peu, puis il aurait pris une feuille de mauvais papier, un crayon gras, et il aurait écrit, lentement, un poème tout simple, tout gris, tout doux, qu’il aurait intitulé :
« Chanson des deux vieux »
Il pleut doucement sur la ville
Et sur vos deux cœurs qui n’ont pas plié
Il pleut depuis quatre hivers
Et vous êtes toujours là
À vous tenir la main
Comme on tient la dernière prière.
On vous a fermé les portes
On vous a fermé les bras
On vous a fermé les Noël
Et vous n’avez pas pleuré
Vous avez seulement attendu
Un vaccin qui n’est jamais venu
Comme on attend la miséricorde.
Vos enfants ont eu peur
Vos enfants ont eu honte
Vos enfants ont eu raison, disaient-ils
Et vous avez eu raison aussi
De rester deux vieux
Dans la cuisine basse
Où l’on ne reçoit plus personne.
Il pleut doucement sur la ville
Et sur vos rides qui n’ont pas menti
Il pleut sur le passe oublié
Il pleut sur la liberté morte
Il pleut sur la liberté vivante
Qui n’a plus que vos deux mains pour maison.
Ne pleurez pas
Ne parlez pas
Il ne faut plus parler
Il suffit d’être là
L’un contre l’autre
Comme deux vieux arbres
Que l’on n’abat pas
Parce qu’ils ne gênent plus personne.
Il pleut doucement sur la ville
Et vos cœurs battent encore
Au rythme lent
Des gens qui ont tenu.
Verlaine aurait plié la feuille en quatre, l’aurait glissée dans votre boîte aux lettres sans sonner, et il serait reparti sous la pluie, boitant un peu, en murmurant pour lui-même : « Ils ont gagné, les pauvres. Ils ont gagné. »