Ralentir, le premier geste écologique
Il y a quelque chose de troublant dans la façon dont nous parlons aujourd’hui du « climat ».
D’un côté, des chiffres, des courbes lissées sur des décennies, des projections à 2100, des seuils à ne pas franchir. De l’autre, une urgence proclamée qui semble exiger que l’on agisse tout de suite, partout, massivement, sans attendre. Mais qui trop embrasse mal étreint.
Et si, dans notre empressement à « sauver la planète », nous étions en train de sauter par-dessus l’essentiel : la capacité même de sentir ce qui se passe, de penser ce que nous faisons, de panser les blessures que nous causons (à nous-mêmes autant qu’aux vivants), et surtout de pænser – au sens ancien du terme : peser, évaluer avec soin, mesurer les conséquences sans illusion de maîtrise totale ? Et si nous oubliions les trésors de l’expérience humaine pour les remplacer par des calculs sur des données massives stockées dans de monstrueux centres de données ?
Le climat n’est pas une abstraction à gouverner comme un thermostat géant. C’est un système chaotique, immense, couplé à des milliards de vies humaines, animales, végétales. Nos supercalculateurs, aussi puissants soient-ils, ne suppriment pas l’effet papillon : une infime incertitude initiale, et tout diverge sur trente ans.
Nous pensons pouvoir modéliser le globe entier sur un siècle ; mais ces modèles restent des simulations – des mondes possibles, pas le monde réel. Comme dans l’économie globalisée, où l’on croit piloter des flux planétaires avec des algorithmes, nous globalisons ici la science elle-même : une science simulée, sans expérience, devenue immense, centralisée, qui produit des réponses avant même d’avoir vraiment formulé les questions.
Et si le premier geste écologique était de ralentir ? De revenir à des échelles humaines : locales, sensibles, limitées. De reformuler les problèmes au lieu de se précipiter sur des solutions qui en créent d’autres, souvent plus graves.
Quelques reformulations possibles, modestes, ouvertes :
- Au lieu de : « Comment limiter le réchauffement à 1,5 °C d’ici 2100 ? », et si nous demandions : « Quelles conditions de vie voulons-nous préserver, ici et maintenant, pour les générations qui naissent autour de nous ? »
- Au lieu de : « Comment atteindre le net-zéro en 2050 ? », et si nous demandions : « Quelles dépendances (énergétiques, alimentaires, matérielles) nous rendent les plus vulnérables ? Comment les réduire sans créer de nouvelles fragilités ? »
- Au lieu de : « Comment “sauver la planète” ?, et si nous demandions : « Comment habiter dignement une Terre que nous avons déjà modifiée, sans prétendre la réparer comme un objet cassé ? »
Si, au lieu de créer une nouvelle religion autour de dogmes, nous essayions de penser…Hannah Arendt nous le rappelait sans cesse : la pensée n’est pas un luxe, c’est ce qui nous empêche de devenir des rouages dans une machine qui tourne toute seule.
Face à la « science simulée » qui envahit le débat écologique, face à la globalisation qui nous fait croire que tout est pilotable depuis un centre invisible, il nous faut retrouver le sens du monde commun – ce lieu où l’on peut encore apparaître les uns aux autres, débattre, agir à échelle humaine, sans hubris.
Sentir : redevenir attentif aux signes locaux. Penser : refuser les réponses toutes faites, questionner les présupposés. Panser : soigner ce qui est blessé sans attendre la grande transfusion planétaire. Pænser : peser vraiment les coûts humains des remèdes que l’on nous propose.
Le miracle, disait Arendt, c’est la natalité – le fait que des êtres neufs arrivent et recommencent. Peut-être que notre tâche écologique n’est pas de tout maîtriser, mais de laisser de l’espace pour que ces recommencements soient possibles.
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