Le monde où même le frisson est une donnée
Science-fiction à court terme
21 décembre 2026 – jour le plus court
Il pleut depuis trois jours, une petite pluie fine, tenace, celle qui ne fait pas de bruit mais qui finit par vous imprégner jusqu’aux os, pas de grand froid spectaculaire, pas de températures polaires ou très douces pour faire joli sur les réseaux, juste du 3 ou 4 °C bien humide, le genre qui ne fait pas la une, mais qui vous rappelle que vous êtes encore fait de chair.
Je sors quand même, par habitude ou par entêtement, ou parce que rester à l’intérieur à rafraîchir l’appli météo, c’est le cas de le dire, me donne l’impression d’être déjà un peu mort. L’appli annonce : 4 °C ; Ressenti 1 °C.
Je sens l’humidité s’infiltrer sous le col, le froid piquer doucement les joues, les doigts qui se raidissent en deux minutes. Mon corps dit : « Il fait frisquet, quand même. » L’appli dit : « 1 °C ressenti, pensez à enfiler un bonnet. »
Et moi, tout seul sous la pluie, je me surprends à sourire : depuis quand ai-je besoin d’un algorithme pour savoir si j’ai froid ? La boucle est bouclée, et elle a commencé il y a longtemps.
D’abord, il y eut l’œil du paysan.
L’œil qui voit le Soleil se lever, s’attarder, se coucher. L’œil qui sait, sans calcul, que les jours rallongent après le solstice d’hiver, que la lumière revient quand l’ombre de la brouette devient plus courte à midi. C’était un savoir du corps : froid dans les os, boue sous les sabots, rosée sur les doigts, odeur de la terre qui se réchauffe. La nature était vécue de l’intérieur, non observée de l’extérieur. Mon grand-père maternel avait appris ce savoir de son père paysan et me l’a transmis
Puis vint Galilée.
Avec sa lunette, il ne regarde plus le ciel comme on regarde une maison ; il le regarde comme un objet ; il le mesure, le chiffre, le mathématise ; les taches du Soleil deviennent des données ; les phases de Vénus deviennent des preuves ; le cosmos n’est plus un lieu vivant, habité par des puissances divines ou naturelles ; il devient un système mécanique, régi par des lois universelles, écrites en langage mathématique.
C’est le premier stade de l’aliénation : le passage de l’observation paysanne (sensible, située, incarnée) au monde mathématique de l’astronomie (abstrait, universel, décentré). La Terre n’est plus le centre du regard humain. Elle est une planète parmi d’autres, tournant autour d’un Soleil qui n’est plus qu’une étoile.
Ensuite vinrent les saisons astronomiques : un savoir déjà abstrait, mais encore ancré dans le réel physique (déclinaison solaire, axe incliné de 23,44°).
Puis les saisons météorologiques : une pure convention statistique (1er décembre pour l’hiver, 1er juin pour l’été), conçue pour les tableurs et les bilans annuels.
Puis le Climat : une moyenne sur 30 ans, une courbe globale, un scénario modélisé.
Puis la température ressentie : un algorithme qui dit au corps comment il devrait avoir froid ou chaud.
À chaque étape, une couche d’abstraction supplémentaire. À chaque étape, un peu plus de distance avec le corps qui sent, avec la peau qui frissonne, avec le ciel qui se donne.
Hannah Arendt l’avait vu venir, dès 1958 dans Condition de l’homme moderne, et plus explicitement en 1963 dans son essai La conquête de l’espace et la dimension de l’homme : « Le fait décisif qui détermine l’époque moderne dans son ensemble ; ce n’est pas que l’homme ait pu quitter la Terre ; c’est qu’il ait adopté, pour la première fois, un point de vue archimédien hors de la Terre et qu’il soit capable de regarder la Terre comme un objet. »
Soixante ans plus tard, nous ne quittons plus la Terre avec des fusées ; nous la quittons avec nos écrans. Nous la regardons comme une courbe, une moyenne, une donnée. Même le frisson du froid sur la peau nous est annoncé par un algorithme.
Et c’est là que la boucle se referme vraiment : c’est de la science-fiction à court terme, parce que rien n’est plus rapide que l’oubli du réel quand il est remplacé par du commode.
Sous cette pluie de décembre, je frissonne, vraiment, pas parce qu’une appli me l’a annoncé avec trois décimales, parce que l’air est froid, humide, et qu’il s’infiltre partout, parce que je suis encore fait de chair, de sang qui circule un peu moins vite, de peau qui réagit sans demander la permission.
Je rentre, j’essuie mes lunettes embuées, ma femme lève les yeux de son livre, sourit légèrement. Nous ne disons rien. Nous n’avons pas besoin.
Parce que dans ce silence mouillé, quelque chose respire encore : le monde ; pas celui des modèles, pas celui des moyennes ressenties. Celui où un frisson, un vrai, sans algorithme, nous rappelle qu’on est encore là.
Le jour le plus court n’est pas mort. Il est juste très mouillé, très discret, très réel. Et nous,
nous sommes encore là pour le regarder.
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