La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (7)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (7)

L’illusion modélisatrice – ou réductionniste sous ses habits computationnels – est l’ultime rampe que la modernité s’est fabriquée pour conjurer l’angoisse du réel. À travers les masses de données, les puissances de calcul exponentielles, les algorithmes d’apprentissage profond et les simulations omnipotentes, on prétend enfin « capturer » la complexité : la traduire en modèles prédictifs, en corrélations massives, en optimisation automatique. Big data et IA promettent l’affranchissement : plus besoin de penser la contradiction, l’incertitude, le dialogique, l’émergence imprévisible ; il suffirait de dégager des schémas récurrents, de perfectionner les ensembles de données, d’amplifier l’échelle des calculs pour que le monde devienne intelligible, gouvernable, prévisible.

Edgar Morin nomme cela sans détour : la complexité restreinte triomphante, qui reconnaît la complexité pour mieux la décomplexifier, qui invoque l’émergence pour mieux la ramener à des lois sous-jacentes, qui « holise » pour mieux réduire au tout ou au réseau. Cette illusion est mortifère. Elle nie le principe dialogique (ordre/désordre, unité/diversité, séparation/lien) qui fait la complexité générale. Elle exclut l’incertitude constitutive, la boucle rétroactive sujet/objet, l’auto-éco-organisation qui échappe à toute équation close.

Les modèles massifs ne font que projeter sur le réel une simplification qui le mutile : ils produisent des prédictions d’autant plus fiables qu’elles ignorent les bifurcations, les singularités événementielles, les effets papillon que la complexité porte en elle. Quand le réel perce – crise financière imprévue, pandémie non linéaire, effondrement écologique non modélisable –, l’illusion se fissure : les modèles s’effondrent, la confiance dans la technique s’évapore, et l’on redécouvre que la connaissance n’est pas possession mais organisation ouverte, relationnelle, contextualisée.

Pænser devient alors l’antidote précis. Panser les plaies ouvertes par cette illusion (perte de sens, prolétarisation cognitive, banalisation du jugement) et penser à partir du réel qu’elle refoule. Comme chez Arendt, cela exige de penser sans rampe : sans le garde-fou des modèles préfabriqués, sans la sécurité des algorithmes qui anticipent à notre place. Comme chez Lacan, cela suppose de traverser le réel comme ce qui troue le symbolique computationnel, comme événement qui défait les fantasmes de maîtrise totale. Morin y ajoute la dimension épistémologique : pænser la complexité, c’est assumer l’incertitude, dialoguer avec le désordre, relier ce que la modélisation disjoignait, transformer la connaissance en sagesse plutôt qu’en pouvoir calculateur.

C’est précisément cet horizon que trace le projet de livre esquissé sur ce blog. À travers le fil d’Ariane des lectures croisées – Arendt et le jugement sans rampe, Illich et la convivialité contre les monopoles radicaux, Stiegler et le pænser pharmacologique face à la prolétarisation numérique, Lacan et l’irruption du réel, Morin et la pensée complexe contre l’illusion modélisatrice –, l’ouvrage vise à armer une pensée capable d’affronter le présent perturbant sans recourir aux rampes illusoires de la technique totalisante.

Condition de l’homme numérique (ou titre équivalent) n’est pas une description supplémentaire du monde algorithmique ; c’est une tentative de bifurcation : partir des événements réels (crises, asymétries, effondrements locaux) pour pænser sans rampe, restaurer le jugement, le soin, l’action natale dans un monde qui voudrait nous réduire à des données optimisables.

La conversation se poursuit : l’illusion modélisatrice est la dernière rampe avant le vide. La franchir par le pænser – sans modèle total, sans calcul souverain – reste la seule voie pour ne pas laisser le réel nous submerger dans l’entropie ou la soumission passive.

Conversation à poursuivre.

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