Sentir, observer, attendre : la poétique du pænser

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Sentir, observer, attendre : la poétique du pænser

Au cœur du pænser se trouve un geste simple et difficile : sentir, observer, attendre.

Hannah Arendt, à la toute fin des Origines du totalitarisme, nous rappelle cette vérité lumineuse :

« Mais il reste aussi la vérité que toute fin dans l’histoire contient nécessairement un nouveau commencement ; ce commencement est la promesse, le seul “message” que la fin puisse jamais produire. Le commencement, avant de devenir un événement historique, est la capacité suprême de l’homme ; politiquement, il est identique à la liberté de l’homme. Initium ut esset homo creatus est — “que commence un commencement, l’homme a été créé”, disait Augustin. Ce commencement est garanti par chaque nouvelle naissance ; il est en effet chaque homme. »

Et dans Condition de l’homme moderne, elle cite Caton avec une justesse saisissante :

« Jamais il n’est plus actif que lorsqu’il ne fait rien, jamais il n’est moins seul que lorsqu’il est seul »

Sentir, observer, attendre n’est donc pas une forme de passivité. C’est la condition même de la natalité : laisser venir ce qui peut naître, sans le forcer, sans le précipiter. C’est dans ce silence actif, dans cette attente attentive, que le funambule retrouve son équilibre et que le prochain pas devient possible.

L’épaisseur du temps

À la toute fin du Temps retrouvé, Proust achève son œuvre par ces mots d’une profondeur bouleversante :

« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps. »

Ce passage éclaire ce que signifie vraiment « sentir » : non pas saisir l’instant, mais habiter cette dimension monstrueuse et magnifique où nous sommes étirés dans le temps, touchant à la fois l’enfant que nous fûmes et celui que nous deviendrons peut-être encore.

Le geste du pænser

Sentir, observer, attendre, c’est accepter cette épaisseur du temps retrouvé — celle que Proust, Woolf, Bergson et Guillemant nous apprennent à percevoir.

C’est dans cette conscience élargie que le pænser prend tout son sens :

  • Sentir le choc du présent sans l’isoler.

  • Penser sans rampe en reliant les époques.

  • Panser sans précipitation, agir sans prétendre effacer ce que le temps a déposé en nous.

Dans ce long chemin sans rampe, « sentir, observer, attendre » reste le geste le plus humble et le plus puissant. Usé, mais vivant.

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