La condition de l’homme numérique (2020-2023)
Depuis le 17 mars 2020, mon travail sur ce blog a été guidé par une nécessité impérieuse : « Pænser » le monde. Ce néologisme, fusion du « penser » et du « panser », résume trois années de recherche consacrées à la « condition de l'homme numérique » ; trois années à diagnostiquer une époque qui, sous l’effet de la numérisation, a perdu le souci d’elle-même.
Mon point de départ fut Hannah Arendt. En observant la sidération collective durant la pandémie, j’ai diagnostiqué ce qu’elle nommait l’« acosmisme » : la perte du monde comme « demeure » commune. Nous ne vivons plus dans un espace politique où les hommes apparaissent les uns aux autres dans leur pluralité. Nous avons glissé dans un système qui réduit l’humain à l’animal laborans — une fonction biologique dont l’existence se résume à la survie, à la production et à la consommation de flux.
En m’appuyant sur les travaux d’Étienne Tassin, j’ai pu préciser ce diagnostic : nous sommes entrés dans l’ère du « Globalitarisme ». Contrairement aux totalitarismes du XXe siècle, ce système n’a pas besoin de terreur directe. Il lui suffit de rendre les citoyens « invisibles » les uns aux autres. Dans ce monde numérique, le politique — cette capacité à agir de concert pour créer des commencements — est neutralisé par une gestion algorithmique qui substitue le calcul à la délibération.
C’est ici que Günther Anders devient indispensable pour comprendre l’état de notre modernité. Nous vivons dans une « époque sans époque » parce que nous sommes coincés dans ce qu’il nomme le « délai ». Il existe un décalage irréparable, un fossé, entre notre capacité à faire (la puissance technique, nucléaire, algorithmique) et notre capacité à imaginer ou à ressentir les conséquences de nos actes.
Nos inventions vont plus vite que notre conscience. Ce « délai » nous plonge dans une ère post-historique : nous ne sommes plus les sujets d'une histoire que nous orientons, mais les témoins passifs d'un emballement technique qui nous dépasse. C'est le monde « sans souci du monde » : comment se soucier du monde quand notre propre puissance technologique nous rend obsolètes ?
Cette « obsolescence de l’homme », théorisée par Anders, se conjugue avec les analyses de Bernard Stiegler. Si l’humain devient obsolète, c’est parce que la technique, en tant que pharmakon (remède et poison), a été détournée de sa fonction d'individuation pour devenir un instrument d'automatisation.
La technoscience moderne, en fuyant la Terre pour l’abstraction de l’univers et de la donnée, a rompu notre lien vital. Le numérique, devenu milieu ambiant, agit comme une « glue » de sollicitations permanentes. Il ne nous aide plus à penser ; il court-circuite la pensée pour automatiser les comportements. La science, déconnectée de l’expérience commune, est devenue un dogme financier et industriel, une machine à produire de l’impuissance là où elle promettait la maîtrise.
Ces trois années de billets ont été un exercice de lucidité pour nommer ce qui nous arrive. J’ai cherché à montrer que notre aliénation n’est pas une fatalité technologique, mais un choix politique.
« Pænser » le monde, c’était donc, avant tout, refuser la sidération. C’était réhabiliter la dignité de l’action et la richesse de la pluralité contre l’uniformisation numérique. C’était affirmer que nous ne sommes pas des objets du système, mais les cofondateurs d’un monde commun qu’il est urgent de soigner, en acceptant de reconnaître notre propre « obsolescence » pour mieux la dépasser.
Ce travail de 2020 à 2023 a constitué mon « diagnostic ». Il fallait nommer les symptômes — l’acosmisme, le délai, l’aliénation — pour espérer, un jour, changer de régime. Il était nécessaire de passer par cette étape d’élucidation théorique pour comprendre que la guérison ne viendrait pas d’un refus de la technique, mais d’une reconquête de notre capacité à agir sur notre milieu.
Ce cycle de recherche est désormais fixé. Il constitue le socle sur lequel repose tout ce qui va suivre : le passage du constat à la pratique, de l’analyse à l’exercice.
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