La bifurcation a déjà eu lieu

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La bifurcation a déjà eu lieu

Ce matin, je me disais que la science moderne n’avait percé aucun des mystères de la vie. Bien loin de nous délivrer des doutes et des incertitudes, elle avait construit un récit moins poétique des origines et nous avait enchaînés à un quotidien technologique nous privant de nos forces et faisant de nous des humains sans consistance.

Pourtant, ma conviction profonde, nourrie par la lecture d’Arendt et de Stiegler, est que la bifurcation a déjà eu lieu. L’époque ouverte par la révolution industrielle s’est achevée avec Hiroshima. Nous sommes entrés dans un nouvel intervalle de l’histoire humaine.

Les effets négatifs dominent encore aujourd’hui avec force : dissolution du monde commun, prolétarisation des consciences, perte d’attention, acosmisme. Le numérique, devenu milieu, accentue cette rupture. Mais je sens aussi, de plus en plus nettement, que nous sommes proches d’un nouveau commencement.

C’est pourquoi j’éprouve aujourd’hui le besoin de revenir à une approche plus sensible. Relire Proust, me laisser traverser par la mémoire involontaire, retrouver les cent paires d’yeux que les livres nous offrent. Apprendre le geste du funambule : avancer pas à pas, avec précision et légèreté, sur le fil tendu entre passé et futur.

J’entame donc une période de maturation plus silencieuse, en compagnie de mes amis silencieux — ces livres qui peuplent ma bibliothèque et qui forment mon monde commun le plus sûr. Cette retraite relative est en pleine cohérence avec la fin de mon sevrage : laisser les anciennes béquilles se dissoudre, accepter la fragilité, habiter pleinement l’incertitude sans chercher à forcer le mouvement.

La bifurcation a eu lieu.

Nous ne reviendrons pas en arrière.

Mais nous sommes désormais en mesure d’ouvrir un nouveau chapitre, plus lucide, plus enraciné, plus humain.

Je continue donc à pænser : penser en soignant, soigner en pensant.

Avec lenteur, avec confiance, avec la certitude intime qu’un nouveau commencement est possible.

Thierry Ternisien d’Ouville

Fleury les Aubrais, lundi 4 mai 2026

Publié dans Le geste du funambule

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