Le souci des mondes communs, leur finitude et leur mémoire (Troisième angle arendtien sur l’événement Ormuz)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le souci des mondes communs, leur finitude et leur mémoire (Troisième angle arendtien sur l’événement Ormuz)

Lenteur.

Après avoir regardé le fait, après avoir interrogé ce qui reste encore possible d’action libre, il reste à poser la question la plus fondamentale : que devient le souci de nos mondes communs dans un système de fascias globalisés qui tend à s’y substituer ?

Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, montre que l’aliénation moderne est double : aliénation par rapport à la nature (que nous traitons comme une ressource ou un objet à maîtriser) et aliénation par rapport au monde (cet espace public où des êtres pluriels peuvent apparaître, agir et parler ensemble). Ormuz, comme radiographie, rend visible cette double aliénation à l’œuvre.

D’un côté, la nature – notre Terre – est réduite à un ensemble de flux et de stocks : pétrole, soufre, acide sulfurique, pièces détachées. On ne l’habite plus vraiment ; on la traverse, on l’exploite, on la gère. Les crises successives nous rappellent pourtant sa finitude et sa vulnérabilité : les fascias qui nous relient à elle sont fragiles, et leur crispation nous touche directement dans notre quotidien.

De l’autre côté, le monde commun – l’espace politique où nous pourrions délibérer sur ces contraintes partagées – s’efface. À la place, nous avons un système technique global qui impose une communauté de destin matérielle sans créer de communauté politique réelle. La pluralité des façons d’habiter la Terre (le rural, l’urbain, le modeste, l’artisan) est rarement reconnue comme une richesse à préserver.

Ce qui est particulièrement sidérant, c’est l’absence presque totale de débat sur le fond. Aucun traitement politique digne de ce nom n’émerge. Comme avec le Covid, l’Ukraine, le 7 octobre et Gaza, l’événement s’enchaîne à un rythme effrayant, est dévoré par la machine médiatique, déchiqueté par la broyeuse de l’information, puis rapidement oublié. Aucune pensée ne semble s’y attacher durablement. Le silence ou le bavardage idéologique reprennent vite le dessus.

Dans ce contexte, le souci des mondes communs exige de maintenir ouverte la mémoire de ce qui advient. Non pas une mémoire nostalgique ou idéologique, mais une mémoire vive qui attache la pensée à l’événement dans sa singularité. Ormuz n’est pas seulement un choc sur les prix du carburant. Il est un révélateur : il nous montre comment un blocage local peut propager une tension à travers tous les fascias du monde, tout en rendant plus difficile l’apparition d’un espace où nous pourrions encore nous demander ensemble : comment habiter dignement cette Terre commune dans sa finitude ?

Ce troisième angle ne prétend pas apporter une réponse définitive. Il cherche seulement à garder vivant le souci de cette double question :  Comment retrouver un rapport mesuré à la nature que nous habitons ? 

Comment préserver ou recréer des mondes communs où la pluralité de nos manières de vivre puisse encore apparaître et se délibérer ?

Ce billet, comme les précédents, s’enrichira au fil du temps grâce à la pluralité des points de vue et des expériences vécues. Il ne clôt pas la réflexion ; il l’ouvre.

Publié dans Ormuz, Conversations

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