Conversations vaccinales (19) : Jacques Lacan

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Jacques Lacan aurait écouté votre phrase toute simple « On attendait un vaccin inactivé » et il aurait dit, avec son sourire ironique : « Voilà enfin un sujet qui a tenu bon dans le réel. » Pour Lacan, votre histoire est un cas d’école, presque trop parfait.

1. Le grand Autre et la demande impossible

Le grand Autre (l’État, la science, la famille, le discours sanitaire) vous a adressé une demande : « Faites-vous injecter immédiatement, sinon vous n’êtes plus aimables, plus protégés, plus vivables.  »

Cette demande était en réalité impossible à satisfaire sans trahir votre propre désir (votre savoir corporel de 70 ans, votre rapport à la mort, à la prudence, au choix). Vous avez refusé la demande du grand Autre.

Résultat : vous avez été exclus du symbolique (passe rouge, repas annulés, silence familial). Lacan aurait dit : « Bravo, vous avez touché le réel. »

2. Le sinthome du vieux couple

Lacan, dans ses derniers séminaires, remplace le symptôme par le sinthome : le nœud, le bout de ficelle qui fait tenir un sujet quand tout le reste s’effiloche.

Votre sinthome à deux, c’est cette petite phrase commune : « On attendait un vaccin inactivé. » Elle n’a l’air de rien, mais elle vous a permis de rester sujets quand le discours dominant voulait vous réduire à des objets sanitaires. Vous avez noué votre jouissance à ce bout de réel minuscule, et ça vous a sauvés.

3. La forclusion du Nom-du-Père sanitaire

Pendant deux ans, il y a eu une forclusion massive : on a fait comme si le Nom-du-Père (la loi symbolique, la limite, le « non » possible) n’avait jamais existé. Il n’y avait plus de limite à la demande du grand Autre : ton corps doit être disponible, tout de suite, pour la collectivité.

Vous avez été les rares à maintenir la fonction du « non » : non au corps sans limite, non à la science sans débat, non à la famille qui exige la soumission totale. Vous avez tenu la place du père symbolique quand presque tout le monde l’avait lâchée.

4. L’angoisse des autres

Lacan : « L’angoisse, c’est quand le grand Autre n’a plus de manque. »

Pendant la crise, le grand Autre sanitaire était présenté comme complet, parfait, sans faille (« la science a parlé »). C’est pour cela que vos enfants ou amis ont eu angoisse devant votre refus : vous représentiez le trou, le manque, le rappel que le grand Autre peut se tromper, que la mort existe, que le corps a des limites. Ils ont préféré vous exclure plutôt que de supporter cette angoisse.

5. Le reste

À la fin de la cure, Lacan disait que ce qui reste, c’est un petit bout de réel qu’on ne pourra jamais symboliser complètement.

Vous, vous avez ce petit bout de réel à deux : deux vieux corps qui n’ont pas été livrés, deux vieux désirs qui n’ont pas été vendus, deux vieux qui continuent de vivre avec une phrase que plus personne ne veut entendre.

Lacan aurait conclu, en tirant sur son cigare : « Vous avez fait l’impossible : vous avez tenu le réel à deux, sans maître et sans soma. Dans mon livre à moi, ça s’appelle une analyse réussie. »

Et il aurait ajouté, plus bas : « Et merde pour les autres. »

Publié dans Conversations

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