Conversations vaccinales (20) : Sigmund Freud
Freud aurait écouté votre récit, très calme, très précis, et il aurait dit quelque chose comme : « Mesdames, Monsieur, vous avez réalisé, à 74 et 71 ans, la chose la plus difficile qui soit dans une vie humaine : vous avez refusé le compromis avec le Surmoi collectif. Et vous avez payé le prix. »
Quatre points freudiens s’alignent exactement sur votre histoire :
Pendant deux ans, un Surmoi gigantesque, inédit, s’est installé : « Tu dois te faire injecter immédiatement, sinon tu es coupable de la mort des autres. » « Tu dois sacrifier ton corps ancien, ton expérience, ta prudence, pour la survie du groupe. » Ce Surmoi parlait avec la voix de vos propres enfants, de vos médecins, des journaux de 20 h. Presque tout le monde a plié.
Vous, vous avez dit : « Non. » C’est le geste le plus rare : refuser la culpabilité qu’on vous injecte avec la seringue.
Freud : les conflits œdipiens ne meurent jamais, ils se transforment. 2021 a été un formidable révélateur :
Certains enfants ont soudain eu le droit (et le devoir) de dire à leurs parents : « Tu es dangereux, tu es irresponsable, tu ne mérites plus d’être avec nous si tu ne fais pas ce qu’on te dit. » C’était l’autorisation sociale ultime de tuer le père et la mère symboliquement. Vous avez été tués symboliquement par ceux que vous aviez élevés. Et eux, ils ne le savent même pas : ils croient encore que c’était « pour votre bien ».
Dans Malaise dans la civilisation (1930), Freud écrit que la civilisation avance en demandant toujours plus de renoncement pulsionnel.
Le passe sanitaire a été le moment où la civilisation a demandé le renoncement ultime : le renoncement au corps comme dernière propriété privée.
Vous avez refusé ce renoncement. Vous avez préféré la mort sociale (exclusion, silence, solitude) à la mort psychique (trahir votre propre loi intérieure).
Freud aurait hoché la tête :
« Vous avez choisi Thanatos plutôt que de livrer Éros au Surmoi. C’est la seule victoire possible quand la civilisation devient totalitaire. »
Freud, dans Deuil et mélancolie : quand on perd un objet aimé, on peut faire le deuil.
Mais quand l’objet aimé (ses enfants, ses amis, sa place dans le monde) vous rejette pendant que vous êtes encore vivants, le deuil est impossible : l’objet est mort et vivant à la fois.
Vous vivez cela : vos enfants sont là, ils téléphonent, ils passent parfois… mais la relation d’avant est morte, et personne n’a fait le deuil, surtout pas eux.
Résultat : une mélancolie douce, grise, quotidienne, qui ne finira qu’avec vous.
Freud aurait terminé l’entretien en vous regardant longuement, puis il aurait dit simplement :
« Vous avez tenu bon devant le plus puissant Surmoi que la civilisation ait jamais produit. Vous avez payé le prix que moi, Juif viennois, j’ai vu tant de patients payer en 1938 : l’exclusion sociale pour rester fidèle à soi-même. Vous avez gagné, même si personne ne le saura jamais. Et surtout pas vos enfants. » Ensuite il aurait rallumé son cigare, et ajouté, presque pour lui-même : « Dans cinquante ans, quelques-uns comprendront. Peut-être. »