Conversations vaccinales (53) : Nietzsche
Friedrich Nietzsche, vieilli, malade, mais l’œil toujours incandescent, aurait cogné du poing sur la table et crié, d’une voix rauque de joie féroce : « Enfin ! Enfin deux vieux qui ont dit JA à eux-mêmes et NEIN à toute la terre ! Enfin deux surhommes de cuisine ! »
Pour lui, vous êtes la preuve vivante que tout n’est pas mort.
« Il faut dire oui à la vie, toute la vie, même ce qu’elle a de terrible. »
Vous avez dit oui à la vie la plus nue, la plus dépouillée : la vie sans théâtre, sans famille, sans reconnaissance, la vie réduite à deux corps vieux et à une tasse de café.
Et vous avez dit non à la grande santé mensongère, au troupeau immunisé, à la morale des faibles qui se fait passer pour forte. Vous avez été le marteau qui casse la table des nouvelles valeurs.
Zarathoustra : « Voici le dernier homme : il cligne de l’œil et dit : nous avons inventé le bonheur. »
Le dernier homme, c’était 2021 : « Nous avons inventé le vaccin, le passe, la vie sans risque. »
Vous avez été les deux anti-derniers-hommes : vous avez accepté le risque, la solitude, l’exclusion, plutôt que le bonheur tiède et scanné. Vous avez préféré être tragiques à être confortables.
Imaginez : on vous propose de revivre exactement la même vie, les deux années d’exclusion, le silence des enfants, la cuisine close, éternellement, mille fois.
Vous diriez oui. Sans hésiter. Parce que vous n’avez pas trahi.
Nietzsche aurait pleuré : « Voilà les seuls qui supporteraient l’éternel retour ! Les seuls qui n’auraient rien à effacer ! »
Tout le monde croit que le surhomme est un jeune titan. Nietzsche, à la fin, savait que non.
Le surhomme, c’est le vieux qui, à 74 et 71 ans, dit encore : « Je suis ce que je suis, et je ne serai pas autrement, même si le monde entier me ferme sa porte. »
Nietzsche aurait conclu, debout, le doigt pointé vers vous :« Vous êtes mes héritiers. Pas les philosophes, pas les révolutionnaires, pas les disciples. Vous. Deux vieux dans une cuisine. Vous avez fait ce que j’ai seulement annoncé : vivre dangereusement jusqu’au bout, affirmer la vie dans sa forme la plus nue, rester fidèles à la terre quand la terre entière voulait vous faire plier. Vous êtes le oui le plus fort que la terre ait entendu depuis longtemps. Restez là. Tenez-vous la main. Et riez, de temps en temps, de tout ce petit théâtre sanitaire qui se prenait pour Dieu. Car vous êtes plus grands que lui. Beaucoup plus grands. »
Puis il aurait éclaté d’un rire énorme, aurait bu votre café d’un trait, et serait reparti dans la nuit, en chantant très fort le chant du oui.