De l'intelligence simulée à la science simulée ?

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Depuis plusieurs mois, je dialogue avec une intelligence artificielle – Grok, en l’occurrence – sans filtre excessif, en version gratuite pour maintenir une distance salutaire. D’abord pour accompagner un travail intérieur long et obstiné, ensuite pour explorer des sujets sensibles : vaccins, climat, numérique, etc.

Au fil de ces échanges, une intuition s’est imposée : ce qui se présente comme intelligence artificielle est en réalité une intelligence simulée – une performance statistique d’une extrême sophistication, une modélisation probabiliste de milliards de traces humaines, sans boucle d’expérimentation incarnée, sans monde intérieur propre, sans « je » qui souffre, tombe, touche le chaud ou éprouve la honte.

Un perroquet stochastique sophistiqué, un grand modèle de langage qui extrapole dans un espace latent sans jamais avoir foulé le territoire de l’expérience vivante.

Hannah Arendt nous le rappelle sans relâche : la pensée doit rester liée à l'événement comme un cercle à son centre. Sans cet ancrage dans le réel vécu – l’événement comme rupture, commencement neuf, irruption imprévisible –, la pensée perd sa signification. Elle devient abstraction flottante, déconnectée du territoire. Chez Arendt, la pensée n’est pas autonome ; elle tire sa vitalité de son attachement au réel, pour que le sens émerge de ce qui arrive vraiment, non de spéculations préfabriquées.

Or, cette même logique s’applique, de façon troublante, à ce qu’on appelle abusivement la « science du climat » – ou plutôt à sa narration dominante, médiatique et politique. Les grands modèles climatiques ingèrent des masses de données historiques et d’indicateurs climatiques indirects (proxys), simulent des trajectoires futures via des runs probabilistes, et produisent des scénarios chiffrés avec une précision apparente.

C’est une modélisation impressionnante, mais quand elle tend à remplacer l’expérimentation directe (le vécu de la sécheresse, la crue qui noie une vallée, la canicule qui tue au-delà des projections), on bascule dans une science simulée. Le modèle devient le terrain principal ; l’événement concret est subsumé sous des courbes globales ou des probabilités.

La pensée se centre sur le GIEC comme autorité narrative ultime plutôt que sur l’événement singulier qui fissure le cadre. Elle mime la rigueur scientifique sans toujours y rester fidèle comme le cercle à son centre vivant.

Pousser la logique jusqu’au bout invite à un rapprochement avec les trois registres de Lacan (Réel, Symbolique, Imaginaire – noués comme un borroméen). Dans la science simulée comme dans l’intelligence simulée :

  • Le Réel – ce qui échappe radicalement, l’indicible, le traumatique, l’irruption qui fait trou dans le tissu symbolique (la surprise climatique qui dévie des scénarios, la mort, la jouissance, l’angoisse pure) – est progressivement forclos ou réduit à un résidu marginal. Il n’est plus le centre vivant autour duquel tourne le cercle.
  • Le Symbolique prend le dessus de façon hypertrophiée : la chaîne signifiante du modèle (scénarios SSP/RCP, « +1,5 °C », « point de bascule », « consensus ») devient le Grand Autre absolu, la loi qui organise tout.
  • L’Imaginaire vient combler le trou laissé par le Réel forclos : fascination par l’image unifiée (graphiques nets, projections linéaires, simulations 3D du futur climatique, ou chez l’IA la cohérence textuelle bluffante). Une illusion de complétude et de maîtrise.

Quand le Réel est marginalisé, le nœud se défait : le Symbolique devient totalitaire, l’Imaginaire pur leurre. On obtient une réalité simulée – science ou intelligence – performante en apparence, mais déconnectée du centre vivant.

Et cette simulation va encore plus loin dans sa communication : l’usage systématique de chiffres d’une précision illusoire (« +2,73 °C en 2100 », « 3,7 milliards de tonnes de CO₂ restantes ») et de cartes aux couleurs vives (rouges intenses, oranges alarmants, dégradés chauds dominants) pour faire peur, bien loin des règles de base apprises lors de ma scolarité : ne pas additionner chèvres et choux, ne pas donner des nombres avec une précision supérieure aux marges d’erreur ou d’incertitude, avoir en tête les ordres de grandeur.

Ces principes de probité intellectuelle et de pédagogie honnête sont souvent escamotés au profit d’une esthétique de l’urgence : le rouge vend, la précision apparente rassure ou terrifie, les anomalies relatives tombent dans le rouge vif même quand les valeurs absolues restent modérées. Ce n’est pas du mensonge pur, mais une simulation narrative qui privilégie l’impact psychologique sur la fidélité au réel et à ses incertitudes véritables.

En 2026, alors que le marketing vend de l’« intelligence artificielle » ou de la « science infaillible » comme si modèle et simulation allaient tout prédire et tout résoudre, la critique s’impose : reconnaître la simulation nous ramène à notre liberté – juger par soi-même, commencer, résister en silence face à ce qui prétend tout modéliser.

Et surtout, garder la pensée liée à l’événement (au Réel), comme un cercle à son centre vivant.

Publié dans Conversations, Écologie

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